Peut-on se fier aux correcteurs d'orthographe informatiques ?

par Le Ratiocineur

Avant de répondre à la question posée dans le titre de cette chronique, je vous propose d'effectuer quelques travaux pratiques. Prenez un traitement de texte, comme Microsoft Word, Libre Office Writer, ou même un logiciel de courrier électronique (Outlook, Protonmail...), et tapez, sur deux lignes différentes, les phrases :

1) Quand les GAFAM auront perdu leurs vaches à lait, peut-être seront-ils à nouveau ouverts aux principes de la liberté d'expression pour tous.

2) Quand les GAFAM auront perdu leurs vaches à lait, peut-être seront-ils à nouveau ouvert aux principes de la liberté d'expression pour tous.

Il est important que vous le fassiez effectivement, pour que vous constatiez (peut-être) la chose dont je vais parler dans la suite. De mon côté, j'ai pu la constater.

À partir de maintenant, je vais considérer que vous avez fait le travail demandé. Vous avez alors dû observer le phénomène suivant : dans la première phrase, le mot « ouverts » est souligné d’un trait ondulé, comme si le correcteur orthographique avait considéré qu’il y avait une faute ; dans la deuxième phrase, le traitement de texte semble ne pas repérer de faute, car le mot « ouvert » n’est pas souligné.

Que s’est-il passé ?

Dans le premier cas, le texte est écrit par un humain, qui sait que « à nouveau » est une locution adverbiale, qui pourrait être remplacée par « davantage » (avec une petite modification du sens de la phrase il est vrai), et « ouverts » est un adjectif, correctement accordé avec le pronom « ils », qui est mis pour « les GAFAM ».

Dans le second cas, accepté par le correcteur orthographique, on est porté à croire que l’algorithme « analyse » les choses différemment : « nouveau » est pris pour un nom, avec lequel il faudrait accorder l’adjectif « ouvert ». L’expression « à nouveau ouvert » (à ne pas confondre avec « à nouvel ouvert », dans laquelle ce serait « ouvert » le nom et « nouveau » l’adjectif, qui s’élide par euphonie) signifiant « avec un nouveau ouvert », qu’il faut distinguer d’... un nouveau fermé.

Or il est évident pour un être humain que la phrase 2 ne veut rien dire. Pour un correcteur orthographique informatique, les deux phrases :

a) Longtemps je me suis couché de bonne heure (Marcel Proust).
b) Longtemps je me suis couché de bonne tarte au pommes.

sont parfaitement recevables, d’un point de vue strictement orthographique, mais la seconde ne veut rien dire, parce que c’est le contexte qui donne du sens au texte, comment je l’ai déjà mentionné dans une chronique précédente. Je vous envoie à cette excellente conférence de Jérôme Ducros, qui tisse des liens entre notre rapport à la langue française et notre rapport à la langue tonale en musique.

Lors d’une émission de télévision, François de Closets expliquait, peu ou prou, qu’il n’y avait plus besoin d’apprentissage systématique et structuré de l’orthographe ; il fallait « aider les élèves à se servir des correcteurs orthographiques ». Or, avoir une attitude critique face à un correcteur orthographique nécessite, justement, de maîtriser (avec un accent circonflexe, ce qu'ignore le correcteur orthographique)… l’orthographe, et donc également : la syntaxe, la grammaire, la conjugaison, et le vocabulaire.

En effet, si en voyant écrit le mot « Cmabgride », vous reconnaissez le mot « Cambridge », c’est bien parce que vous savez lire, et donc savez qu’il y a un ordre des lettres, et vous rétablissez mentalement cet ordre, parce vous savez lire ; autrement dit : vous savez déchiffrer, parce que vous avez appris à lire avec une méthode syllabique. C'est pourquoi la critique des Maître Capello dans cette bande dessinée relève de la malhonnêteté intellectuelle. Donc l’interprétation du résultat de l’« étude américaine » est d’une rare malhonnêté intellectuelle.

Mon conseil aux parents d’élèves qui liront cette chronique : exigez de l’École un apprentissage systématique et spécifique des choses énumérées ci-dessus : grammaire, orthographe, conjugaison, vocabulaire, analyse logique. Qu’on s’en réjouisse ou qu’on le déplore, ça passe par l’apprentissage par cœur de tableaux de conjugaison, et de dictées. C’est-à-dire de vrais dictées, et non des « dictées à l’adultes » !

 

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