Nous avons rencontré une étudiante en psychologie qui a vécu une partie de la crise Covid dans les Éhpad. Elle nous raconte son expérience, sa vision, son analyse en tant qu'étudiante, soignante et psychologue.

Emma est étudiante en psychologie. Pour financer ses études, elle a travaillé en maisons de retraite. Ses missions étaient d'une semaine dans un même établissement mais avec le confinement, elle a été affecté à un même ÉHPAD. 

DC : «Quels sont vos souvenirs du début de la crise ?»

E : « Au début, j'ai pris au sérieux l'annonce de ce virus, mais après deux semaines j'ai compris que c'était une «blague». Nous n'avions pas de moyens : pas de gants, pas de masque, pas de protection. Dans l'ÉHPAD où je me trouvais, il n'y a pas eu de malade. Les personnes âgées étaient grabataires et se plaignaient peu. En revanche, dans les autres établissements que je connaissais bien puisque j'y intervenais régulièrement depuis plus de 4 ans, et dans lesquels je suis revenue après le confinement, j'ai pu constater le glissement des résidents. Ils ne riaient plus, avaient perdu du poids, étaient anxieux. certains étaient même devenus dépressifs.

Je me souviens très bien d'une résidente qui avait fait le choix de vivre en ÉHPAD pour rompre avec la solitude. Elle était tout à fait autonome, très dynamique, elle sortait marcher tous les jours. Lorsque je l'ai retrouvée, elle accusait une perte pondérale importante (perte musculaire). Le confinement l'avait privée de ses marches quotidiennes. Dès qu'elle a pu sortir de nouveau, elle est tombée et s'est blessée.

Le confinement a clairement accentué toutes les pathologies. Je travaillais la nuit et j'ai pu constater à quel point les résidents étaient angoissés. Ils se posaient beaucoup de questions existentielles. Ils avaient perdu l'envie de vivre car ils étaient privés de ce qui faisait leur bonheur : voir leurs enfants et leurs petits-enfants. Ce sont bien ces moments d'échanges, de contacts humains et familiaux qui leur permettaient de supporter leurs douleurs, petites ou plus grandes, leur maladie... Ils n'étaient plus en contact qu'avec ces souffrances.

Ils avaient été aussi privés des contacts au sein de l'ÉHPAD. Ils ne pouvaient plus se retrouver pour discuter durant les repas, ne pouvaient même plus quitter leur chambre et encore moins sortir prendre l'air même lorsque l'établissement avait un jardin privé. C'était un isolement total qui les transformait en morts-vivants pour les protéger de la mort.

Il n'y a plus eu de jeux, animations organisés dans l'établissement et ceci a duré bien après la fin du confinement. Ces activités, en plus d'être des stimuli cognitifs, musculaires et psychiques, rythmaient la journée. Les jours n'ont, dès lors, plus eu de début ou de fin pour ainsi dire.

Que faire dans une chambre, si grande soit-elle, toute la journée sans parler à personne et en ne croisant qu'une infirmière, aide-soignante dont le visage est recouvert d'un masque dissimulant son sourire, le mouvement de ses lèvres nécessaire à la compréhension de ses paroles pour des personnes qui entendent moins bien et qui, débordée de travail, n'a pas le temps de passer du temps à discuter avec vous quand elle ne limite pas le contact par peur d'une éventuelle contamination ? »

DC : « Comment une personne jeune peut-elle comprendre ? »

E : « Il est difficile, lorsque l'on a pas un âge avancé de comprendre. » Emma estime que deux semaines de confinement pour une personne âgée équivaudrait à un isolement du même type pendant une période de 3 mois pour une personne dans la force de l'âge ! 

« Il faut également savoir que la récupération musculaire, cognitive est à cet âge beaucoup plus longue. Certains ne récupéreront jamais.

Certains établissements ont organisé des repas sur le pas de la porte de la chambre, ainsi les résidents pouvaient un peu se parler et se voir d'une chambre à l'autre. »

DC : « Quel a été le regard du personnel ? »

« Je n'ai pas l'impression qu'il y ait eu une prise de conscience. Le personnel s'est borné aux soins médicaux, fermant les yeux sur les dégâts psychologiques. Même après la fin des mesures, certains ont persisté à appliquer ce protocole.

Certaines personnes âgées voient et entendent moins bien, d'autres sont isolées par leur pathologie (Alzheimer). Le toucher permet d'entrer en contact, de se reconnaître, de mieux se voir, de mieux s'entendre. Le toucher est pour tous un témoignage d'affection, d'amour, il est rassurant. C'est le fondement de notre vie comme le contact peau à peau est source d'amour entre la mère et son bébé mais aussi génère des hormones (ocytocine). Les bénéfices sont donc à la fois physiologiques et psychologiques. Être privé de toucher c'est être rejeté, ne plus être aimé. C'est violent et peut être assimilé à de la torture.

Très peu avaient peur du Covid. Nombreux savent que leur vie se finira bientôt et veulent profiter de leur famille, leurs amis, de tous ces petits moments de bonheur au quotidien. Le bénéfice risque était inversé, cela n'avait pas de sens. »

DC : « Que pouvez-vous nous dire de l'après confinement ? »

E : « J'ai cessé de travailler dans les ÉHPAD en août 2020. Lorsque j'y suis revenue en juin 2021, j'ai pu constater qu'il n'y avait pas vraiment de reprise des activités. Il y avait un certain confort à laisser les résidents dans leur chambre. Précédemment, beaucoup d'énergie était mise à inciter les résidents à se rendre aux animations, aux activités, ils y étaient aidés s'ils avaient du mal à se déplacer. Ce n'était plus le cas.

Il est juste également de dire que les soignants étaient déjà en sous effectif depuis longtemps (je le constate depuis 2016). On leur avait demandé beaucoup depuis des années et on leur demandait encore plus lors de la crise. Certains faisaient 50 h par semaine pour combler les manques, les absences pour arrêt-maladie. Pendant la crise Covid, cela s'est aggravé. Si certains tenaient bon avec ces difficultés parce qu'ils aimaient leur métier et restaient dévoués aux résidents, l'obligation vaccinale aura été le coup de grâce. La pression des collègues, de la hiérarchie et la culpabilisation de ceux, nombreux, qui refusaient l'obligation de participer à une expérimentation dont ils avaient connaissance des dangers mais aussi de la non-protection contre la maladie. J'ai vu beaucoup de colère de ceux qui refusaient parce que s'il y avait eu union de tous, l'obligation n'aurait pu se faire. Il y a eu beaucoup de départs pour cette raison mais aussi parce que certains ne supportaient plus de travailler en violant leur conscience et leurs valeurs humaines. Il a été aussi plus facile pour les intérimaires de ne pas renouveler leurs missions. Certains services sont passé de 11 soignants à seulement 2 ou 3 ! »

DC : « Pour quelle raison vos missions se sont-elles arrêtées ? »

E : « Je ne voulais plus travailler pour voir autant de tristesse, de glissements..C'était douloureux. Ces mesures étaient strictement opposées à tout ce à quoi je pouvais œuvrer pour apporter un mieux-être en fin de vie, améliorer le quotidien, les conditions de vie en ÉHPAD et parfois les derniers instants de vie. J'ai toujours pris le temps qu'il fallait avec ceux qui en avaient besoin. Ma ronde de nuit pouvait durer des heures. Je restais à discuter, rassurer, échanger, partager. Le lendemain, je voyais tout les bienfaits de ces petits moments, après une bonne nuit, ils étaient en forme.

Je ne supportais plus de voir les résidents traités, pour ainsi dire, comme des prisonniers par un personnel qui avait oublié toute son humanité. Les résidents sont des personnes vulnérables. En cas de maltraitance, ils n'osent parler qu'à leur famille qui peut faire remonter l'information. Avec la privation de contact cette barrière protectrice est tombée.

Puis il y a eu ce discours, au Champs de Mars, le 12 juillet 2021. Je m'y attendais mais malgré cela, ce fut un coup de massue. J'ai pris le train le lendemain et je regardais les gens qui continuaient de vivre comme si rien ne s'était passé, pas de révolte, pas de grondement... rien. Je me disais qu'ils ne réfléchissaient plus, je savais que j'allais perdre mon travail, que je serais considérée comme une pestiférée par ceux qui ne voulaient rien entendre, rien comprendre, ni même essayer - surtout ne pas se poser de questions !. Je les voyais, enfermés sur eux-mêmes, les yeux rivés sur leur téléphone et je me disais que s'il y avait plus d'échanges humains, moins d'individualisme, ceci n'arriverait pas. On se disait « bonjour » avant, quand on s'asseyait à côté de quelqu'un dans un train. Aujourd'hui on s'ignore, on ne se regarde même plus... l'indifférence règne. J'ai vu beaucoup de soignants pleurer, être terrifiés par cette injection. Les cadres sont venus me voir à maintes reprises pour savoir si j'avais changé d'avis. Mon refus était catégorique. J'ai  trouvé un autre emploi qui ne me plaisait pas mais je refusais de céder. Même si j'avais eu la possibilité d'obtenir un faux certificat je ne l'aurais pas fait. »

DC : « Comment cela se passait-il dans votre environnement universitaire ? »

E : « Beaucoup d'étudiants se sont retrouvés sur le carreau. Les professeurs n'étaient pas équipés pour la formation à distance, suivre les cours était difficile. La mémorisation d'un cours en visio-conférence n'est pas la même que lorsque l'on est en classe, il n'y avait pas d'interaction. Le journée n'était pas rythmée par un lever, un trajet, les cours, un déjeuner, un café, des échanges... Le confinement a été une souffrance. Les étudiants se sentaient mal, ne trouvaient plus de sens à l'existence, ne pouvaient plus participer aux activités de la faculté. Certains se trouvaient d'autant plus isolés qu'ils étaient loin de leur famille. La vie n'était plus qu'un ordinateur. En couple, le soir, nous n'avions plus rien à nous raconter. 

En septembre 2021, nous avons repris les cours en présentiel. Mais le masque continuait à nous isoler les uns des autres et notamment des professeurs. Il était compliqué d'entendre la voix des professeurs à travers leur masque, et au-delà de la voix, les intonations même qui rythment leurs paroles. Difficile également de suivre leurs émotions, leur sourire par exemple ou une mimique. Là encore, les interactions étaient fortement diminuées.

J'ai été choquée de voir des gens masqués dans la rue, particulièrement les enfants. Comment peut-on croire à l'efficacité du masque quand presque tous ont eu le Covid alors qu'ils étaient masqués et consommaient du gel hydro-alcoolique ? 

Déjà en 2016, lorsque je travaillais en Éhpad, on m'obligeait à porter un masque car je n'étais pas vaccinée contre la grippe. Je devais protéger les autres de ce que je n'avais pas tandis que les vaccinés faisaient la grippe que je n'ai personnellement jamais eu. Je trouvais déjà cela absurde. J'ai personnellement mesuré ma saturation en oxygène. Après une matinée de masque, elle était de 89 alors que la normalité se situe entre 94 et au-delà. Je ressentais physiquement un affaiblissement dû au manque d'oxygène. Je notais par ailleurs les incohérences. Un masque devrait être changé toutes les trois heures. Dans les ÉHPAD, il eût été logique de changer de masque et de gants lorsque nous passions d'une chambre à l'autre. Ce n'était pourtant pas le cas. »

DC : «Vous êtes-vous questionnée sur vos études, votre vocation ? »

E: « Je me suis remise en question toute au long de l'année. Cela a été très éprouvant. Ce que je voyais dans les ÉHPAD se trouvait à l'opposé de ce que j'apprenais et de mes valeurs humaines qui sont à la base de ma vocation. Puis avec cette obligation vaccinale, ce « pass » je me suis demandée comment j'allais pouvoir réaliser mon stage de fin d'études. J'ai longuement réfléchi aux possibilités comme par exemple obtenir un faux mais cela revenait à me renier, transgresser mes valeurs profondes. Toutes ces tergiversations ont été obsédantes, éprouvantes, terriblement stressantes. J'y ai mis fin en affirmant mon positionnement : cela ne passera pas par moi, je ne serai pas complice, je ne collaborerai pas. J'ai accepté le fait que, peut-être, je ne pourrais pas exercer le métier pour lequel j'étudiais depuis des années. J'ai décidé de ne pas changer mon positionnement. Enfin, je voulais rester fière de moi pour ces enfants que j'aurai.

J'ai toujours eu confiance dans la vie et j'ai attrapé le Covid juste au bon moment ce qui m'a permis d'obtenir le 'pass' nécessaire.»

DC : « Quel est votre regard de psychologue sur cette expérience, cette crise  ? »

E : « Je qualifierais ces isolements de grande maltraitance mondiale et sociétale. Une prise de contrôle de nos libertés, de notre vie, de nos choix, de nos corps. Une véritable catastrophe pour nos enfants qui seront demain des adultes. On nous a littéralement empêchés d'être des humains. Je considère ces mesures déshumanisantes comme déviantes. Ce renforcement de l'utilisation d'Internet, du virtuel anéantit le lien qui fait de nous des humains. J'ai constaté que les petits contacts ne sont plus ancrés. La peur de se toucher a mis fin à l'insouciance, la culpabilisation est une bombe à retardement. Nombreux sont les troubles engendrés. Cette perte de lien rendra plus difficile le sentiment d'empathie et par voie de conséquence le ressenti des émotions des autres qui nous permet d'être en lien.

Comment est-il possible qu'à aucun moment le gouvernement n'ait reconnu ses erreurs ? Qu'il ne songe pas à surveiller et ne tente pas de réparer ? Force est de constater qu'il n'y a pas de bienveillance.

J'ai parfois l'impression que l'on fait comme si rien ne s'était passé. On connaît pourtant les dégâts psychologiques sur les enfants, les adolescents, les adultes. L'augmentation des dépressions, des suicides, des burn-out correspondent à une véritable explosion qui ne peut être ignorée, ces chiffres n'ont jamais été atteints. La prise en charge de consultations psychologiques est une mesure hypocrite et qui vise à dissimuler les constats pourtant alarmants. Et puis surtout, c'est « sans fin », ce qui fait durer le calvaire : la fin de tout ceci n'est jamais annoncée. »

 

DC : « Est-il possible d'envisager que les dégâts psychologiques qu'engendreraient ces mesures n'étaient pas prévisibles ? »

E : « Je ne peux répondre que non, cela ne pouvait être ignoré. Pédiatres, gériatres, soignants, ... Cela ne pouvait être qu'évident pour toute personne travaillant auprès d'enfants ou de personnes âgées. »

DC : «Y a-t-il un plus grande prise de conscience parmi les étudiants en psychologie ? »

E : « Je ne peux malheureusement constater que la soumission et l'obéissance des étudiants même ceux qui pourtant étudient la psychologie. Les cerveaux sont formatés et ainsi disparaît l'esprit critique. »

 

La crise Covid dans les ÉHPAD : une étudiante raconte
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