Nombreux sont les parents qui estiment que l'instruction est très importante pour permettre à leurs enfants d'acquérir des connaissances nécessaires à la construction d'une vie riche et épanouie.

L'Éducation nationale permet-elle l'apprentissage pour l'épanouissement des enfants, adolescents et adultes ou s'apparente-t-elle plus à du formatage ?

Combien de professeurs passionnés par l'enseignement aimeraient pouvoir enseigner différemment ? Sont-ils entendus ? Écoutés ? Qu'en pensent les élèves, les étudiants ? 

Nous vous proposons de plonger au cœur d'une vie : celle Pascal Corradini, professeur depuis plus de 40 ans. Vous découvrirez qui est Pascal, ce qui l'a amené à un autre regard sur l'éducation, son expérience et sa vision en terme de pédagogie notamment concernant la relation pédagogique entre l'étudiant et le professeur. Mais aussi, comment il a su transformer des difficultés en force, en leçon, en combat.

L'enfance de Pascal

Pascal Corradini est né à Vesoul en Haute-Saône. Il a deux frères, un aîné et un cadet. Son père est un ouvrier qualifié en chaudronnerie qui travaille aux Ponts et Chaussées et maîtrise beaucoup de domaines. On disait de lui qu'«il savait tout faire ». Il a entièrement rénové une maison familiale dans laquelle vit encore aujourd'hui le frère aîné de Pascal. Les enfants participent activement à ces travaux,  ainsi il leur transmet ses connaissances et son savoir-faire. Sa maman, elle, est fragile et souffre de dépression chronique. Ses grand-parents habitent à quelques kilomètres et toute la famille participe au potager. Pascal se souvient avec amusement de ces Parisiens qui s'arrêtaient sur le bord de la route pour prendre des clichés de la famille au bord de la RN19 lorsqu'ils récoltaient les pommes de terre dans ce coin surnommé «Haute patate». Pascal passera une grande partie de son enfance dans la nature.

Pascal, enseignant par vocationPascal, enseignant par vocation
Pascal, enseignant par vocationPascal, enseignant par vocation

Les relations avec son père sont difficiles et sa mère, bien qu'aimante, ne parvient pas à le protéger tel qu'il aurait aimé l'être, il se sent seul. Pascal est un garçon timide, mal dans sa peau et le portrait craché de son père. Peut-être est-ce pour cela qu'il est souvent son souffre-douleur ? Il va trouver une échappatoire et comme une deuxième famille dans la pratique intensive de l'athlétisme (5 entraînements par semaine). Il fera beaucoup de compétitions jusqu'à l'âge de 25 ans. Sa spécialité, le 3 000 mètres steeple. Son grand-père paternel et sa grand-mère maternelle lui apporte beaucoup et comble un peu du manque qu'il ressent chez lui. Pascal, l'intellectuel de la famille, travaille beaucoup, sa mère l'aide. Il développe ses connaissances comme une arme face à un monde qu'il ressent hostile et dans lequel il se sent vulnérable. 

 

Parcours scolaire et universitaire

Pascal garde un souvenir indélébile d'une fessée qui lui aura été infligée en classe de CP sans qu'il n'ait jamais compris pourquoi. Il en gardera une meurtrissure profonde. Il gardera le silence car l'instituteur était un membre de sa famille, il pensait ne pas pouvoir en parler dans sa famille. A l'époque, les instituteurs étaient souvent violents sans que cela ne puisse être remis en cause. L'année suivante, il ne veut plus aller à l'école. Il est timide et mal dans sa peau. Au collège, il va trouver quelques amis et notamment une amie qui veillera sur lui et prendra le rôle d'une «maman protectrice». En classe de 4ème, un enseignant demandera son redoublement au motif qu'il n'a pas un assez bon niveau en français. les autres enseignants prendront sa défense, arguant qu'il est né en fin d'année et qu'il est travailleur et sérieux.

À 17 ans, Pascal découvre le travail dans l'industrie (Peugeot). Bien qu'il adore la technique, il n'aime pas ce milieu qu'il vit comme « froid, mécanique, répétitif et pollué ». Il prend alors conscience de l'importance de la chaleur humaine. Il n'oubliera pas cette expérience qui lui sera utile plus tard.

Il veut devenir enseignant, et ce sont de bonnes notes et des remarques très bienveillantes d'enseignants qui vont le motiver à travailler sur ses lacunes en français. Il va travailler seul, prendre des cours, se préparer aux dissertations pour être au niveau du cycle préparatoire au Capet. Aujourd'hui, Pascal aime écrire, rédiger des articles, exprimer ses sentiments, disserter et il reconnaît devoir, à la bienveillance de certains enseignants, cette motivation au travail et à l'effort.

Lorsqu'il a dû faire un choix pour l'orientation de ses études, il a choisit la technique car il ne se sentait ni littéraire ni une vocation pour l'économie. Imprégné des connaissances de son père, il va se diriger vers une seconde mécanique et électricité et là, découvrir sa passion pour l'électro-technique. En 1ère et terminale, un des professeurs "ancienne génération" exige que les élèves soient debout lorsqu'il entre en classe et ce jusqu'à ce qu'il les autorise à s'asseoir.. Pascal ne connaissait pas ce rituel. Mais ce professeur va plus loin et s'avère être maltraitant, pour tous les élèves en général et pour lui en particulier. Il le ridiculise, l'humilie au point que Pascal est tétanisé lorsqu'il passe au tableau.  Il rendait les copies en commençant toujours par les meilleures notes (ce qui fait savoir à chacun les notes attribuées, ce qui est humiliant); nombreux sont ceux qui ont souffert avec ce professeur, mais à l'époque, personne ne parlait ouvertement de ces comportements toxiques. Pascal entendra parler des années plus tard de ce professeur et de sa réputation.

Un jour cependant, le regard de ce professeur change. Pourquoi ? Eh bien Pascal dont les notes se trouvaient habituellement entre 10 et 12 obtient là un 20 ! Est-ce le regard du professeur qui a changé ou son propre regard sur lui-même ? Peut-être bien les deux. Pascal, avec ce 20/20 prend conscience qu'il peut, lui ! , avoir une telle note et que l'image qui lui était renvoyée de lui-même, depuis des années, était fausse. Son père était dur avec lui, bien moins avec ses frères. Alors qu'en athlétisme de compétition, il était l'un des meilleurs, son père lui reprochait régulièrement qu'il ne soit classé que 2ème ou 3ème et pas premier. 

Durant sa deuxième année de BTS, Pascal perçoit une envie de devenir enseignant. Il prépare le concours d'entrée à l'ENSET (enseignement normal supérieur de l'enseignement technique), concours réservé aux classes préparatoires. Il manque le réussir de peu.

Pascal est maître auxiliaire dans un lycée dans lequel il avait étudié, cela lui plaît beaucoup et révèle sa vocation. Il est adjoint enseignant à Troyes pendant deux ans et prépare le Capet (certificat d'aptitude au professorat technique). Il suit la formation au Capet à Cachan durant 2 ans, obtient son diplôme et la 10ème place au classement sur plusieurs centaines d'étudiants.  À la suite, il est nommé professeur stagiaire à Belfort pendant un an puis titulaire à Épinal. Il va enseigner le génie électrique, matière qu'il adore puisqu'elle relie la mécanique, l'électricité et la programmation des automates programmables. 

La pédagogie

Pascal est un autodidacte en pédagogie. Son approche intuitive fait de lui, dès le début, un professeur très apprécié des élèves. D'ailleurs, il remplacera un professeur de mathématique et les élèves, tellement enthousiasmés, demanderont à ce qu'il reste leur professeur. Ces expériences lui confirment sa vocation. Il se passionne pour la relation pédagogique, propose sans cesse de nouvelles approches, des expériences différentes. Il est très apprécié des professeurs et un moteur pour les équipes d'enseignants. Pascal a la passion de l'enseignement, il aime permettre à l'autre de comprendre (la maïeutique). De ses difficultés de compréhension lorsqu'il était élève et de ses expériences de vie, il extrait des solutions, des méthodes comme par exemple de relier les leçons à la vraie vie. Il considère cette approche comme fondamentale.

Pascal, qui ne peut enseigner aux BTS (postes réservés à certains) devient intervenant extérieur à l'IUT d'Épinal durant an an, puis y demande son affectation. De 1995 à 2022. Il y sera tour à tour responsable DIT (diplôme ingénieur technologue - bac +3), responsable des licences professionnelles (bac +3), directeur des études DUT (diplôme universitaire de technologie - bac +2) et responsable de la communication.

Au terme de l'année durant laquelle il a été directeur des études DUT, on lui reprochera d'être trop humain et trop proche de ses étudiants et, comble du mensonge, en perte de motivation. Faux prétexte qu'il met en évidence facilement. Pourtant, la pression venant d'en haut, il sera démis ("limogé" comme il dit) de sa fonction de directeur des études DUT (diplôme universitaire de technologie - bac + 2). La place était convoitée. Pascal aime le changement et rebondit positivement.

En 2016, il s'exprime dans l'amphithéâtre de l'IUT, au cours d'une cérémonie de remise de diplômes avec mention, qu'il n'affectionne pas car il considère ce rituel discriminatoire pour l'ensemble des étudiants. Il rédige son intervention rapidement et s'exprime sur ce qu'il souhaitait dire depuis longtemps. «La compétition se fait au détriment de la coopération», il réclame une autre pédagogie, «celle des encouragements par rapport à une compétition excessive et celle de la non-notation». L'auditoire écoute attentivement, le silence règne. En sortant de la salle, Pascal s'approche du maire pour lui demander son sentiment par rapport à la compétition excessive qui ruine l'estime de soi des étudiants : le maire tourne les talons sans mot dire tandis que l'adjointe du maire lui dira ne pas être en accord avec lui mais salue son courage. Il n'y aura par ailleurs aucun écho à ce discours. Cette année-là, il décide d'attribuer 18/20 à tous ses élèves. A sa plus grande surprise, durant le jury de fin d'année, personne ne l'interpelle sur le sujet. En septembre toutefois, certains professeurs lui reprochent d'avoir permis à certains d'obtenir leur diplôme grâce à cette note. Pascal répond qu'il en avait le droit et en veut pour preuve qu'il l'ait fait et que personne ne lui a rien reproché durant le jury de fin d'année.

Pascal, qui a beaucoup étudié, réfléchi et expérimenté diverses pédagogies, est convaincu que les notes entravent les apprentissages et peuvent être remplacées par autre chose. Il est maintenant contre la notation. Pendant 3 ans, il procède à une décision collective avec ses élèves pour la notation avec ses élèves et appliquera d'abord une note pour chacun de 14/20.

Le directeur s'oppose à cette note unique alors Pascal change de méthode et pendant 3 ans, demande aux élèves de lui communiquer leur moyenne tous modules confondus afin de leur attribuer une note équivalente. 

Plusieurs de ses collègues sont en accord avec lui «les notes ça ne veut rien dire». Il a régulièrement des discussions avec eux, leur explique l'approche par compétences. L'Université de Lorraine travaille aussi sur le sujet mais Pascal n'est pas en accord avec la double pression, que subissent les étudiants, liée à la nécessité de l'obtention de la quasi-totalité des compétences et au maintien des notes. Il estime cela «jugeant» car toujours lié à des comparaisons. Ces méthodes sont, pour lui, du bourrage de crâne de toutes les compétences alors qu'il serait préférable d'avoir des pédagogies individualisées, considérer la personne avec ses forces et ses faiblesses pour l'amener à se réaliser professionnellement en cohérence et en respect avec l'étudiant, ses valeurs, ce qui a le plus de sens pour lui. L'amener à être responsable de ses choix pour sa vie future et non pas pour l'obtention d'un diplôme. L'enseignement et l'enseignant doivent aller vers l'étudiant et non l'inverse. Pascal a toujours soutenu ses étudiants tout en les incitant à s'exprimer et penser par eux-mêmes, se positionner, s'affirmer, se défendre pour devenir des adultes responsables, libres et autonomes.

Il apprécie particulièrement une citation : «tu me dis, j'oublie, tu m'enseignes, je me souviens, tu m'impliques, j'apprends.» 

Il a exploré de multiples méthodes : - la communication non violente de Marshall Rosenberg - Les ressources insoupçonnées de la colère - Bernard Collot -  L'école du troisième type - la méthode Freinet- et atteste des bienfaits de la bienveillance, de la pédagogie de la relation, de la richesse des apprentissages alternatifs. «En observant les hirondelles, on évoque leur migration et on apprend la géographie !  »

Pascal, enseignant par vocation

Crise Covid 

En octobre 2020, face à la souffrance qu'il constate chez ses étudiants, il leur propose de faire cour en extérieur afin de ne pas avoir à porter de masque. En juin 2021, il demande une rupture conventionnelle qui lui est refusée sans aucune argumentation, il doit effectuer la rentrée suivante. Il décide alors de ne plus concéder par rapport à ses profondes convictions, ses valeurs et son savoir d'enseignant.  

En avril 2021, le chef de département demande à Pascal, qui a un très bon contact avec les étudiants, de parler avec eux car ils ne semblent ne pas aller bien. Pascal a toujours assuré ses étudiants qu'il serait à leurs côtés s'ils souhaitaient s'opposer, réclamer, exprimer leur souhaits. Il met en place une écoute par groupe, fait des récapitulatifs au tableau et un compte rendu à ses collègues. «ils n'ont plus envie de se lever le matin, ils dépriment, ils ne supportent plus ni le masque ni les infantilisations, contestent les évaluations à répétition et toutes en même temps, les reproches qui leur sont fait, le non sens de ce qu'ils apprennent et qu'ils ne peuvent relier à leur futur vie professionnelle».

En décembre 2021, il participe aux soutenances sans masque et sera dénoncé. En février 2022, il est convoqué à l'Université de Lorraine pour méconduite et parce qu'il a attribué des notes de 20/20 à tous ses étudiants pour provoquer le débat sur les maltraitances liées aux notes, qu'il considère majeures mais également pour dénoncer la maltraitance dont ils sont victimes avec ce chantage au masque et aux injections et que Pascal perçoit chaque jour. Le directeur rédige alors un rapport contre lui.

Le 2 février il est convoqué à l'Université. Le reportage se trouve ici. Début mars, le président d'Université de Lorraine prend peur et prononce une suspension et une mesure disciplinaire. Il sera convoqué plusieurs fois et la commission de discipline se tiendra le 13 mai 2022. Son avocat, maître Faivre, l'assistera. Il apprendra 3 semaine plus tard qu'il est suspendu du 30 juin au 15 juillet pour comportement fautif (liberté laissée aux élèves du port du masque) et pour avoir manqué à ses devoirs (des absences seraient injustifiées alors qu'il s'agissait de séances dispensées en visio à la demande de ses étudiants en raison du Covid ou de quelques séances de report de séances de travaux dirigés, ce qui est une pratique courante). Pascal, malade avec une rhino-pharyngite et aphone, n'avait pu se rendre à une réunion. Ses collègues avaient décidé de supprimer ses notes. Les étudiants avaient protesté et les notes avaient été réattribuées.  Il est reproché à Pascal d'avoir déstabiliser l'Université, alors même que c'est bien le retrait de la notation qui en était à l'origine.

De nombreux étudiants (actuels et anciens) et un collègue soutiennent Pascal qui fait appel de la décision. Le directeur souhaite le mettre en cause, les étudiants sont convoqués et harcelés. 

Pascal estime avoir eu un comportement exemplaire en exprimant la maltraitance faite à ses étudiants, pour le port du masque et pour le chantage aux injections.  Il fait appel de la décision du conseil de discipline.

À la rentrée 2022, Pascal est à mi-temps pour un mi-salaire. Il est sollicité pour devenir directeur d'une école alternative et accepte ce bénévolat. Il se réjouit de pouvoir aller plus loin avec ses élèves, ses étudiants. Cette école à Uruffe près de Toul a trois ans d'existence. L'équipe est exceptionnelle. Après ces 6 mois dans le tunnel, il retrouve la joie de l'enseignement et travaille également sur le projet d'une nouvelle école près de là où il vit. Il s'investit également dans un projet d'habitat participatif avec l'UFLF88 qui fait écho aux formations en ateliers d'auto-construction qu'il anime depuis 2013. Il se réjouit car il sera à la retraite fin 2023.

Pascal, enseignant par vocationPascal, enseignant par vocation

Quel cheminement, du Pascal enfant au Pascal désobéissant, résistant et militant ! Des rencontres qui l'auront porté, des expériences parfois douloureuses qu'il aura su analyser et comprendre pour en extraire une philosophie, une pédagogie. Mais également l'auront amené à expérimenter des stages de développement personnel au cours desquels il aura appris, sur la psychologie, sur lui-même, sur son histoire et qui lui auront permis de panser ses blessures et se délester de poids qui l'entravaient. 

Comme Pascal, un grand nombre de professeurs passionnés par l'enseignement aimeraient  pouvoir enseigner différemment. 

 

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